Mort de Christophe de Margerie : les dossiers chauds sur lesquels Total travaillait en Russie


Le patron de Total a trouvé la mort dans la nuit du 20 au 21 octobre, alors que son avion décollait de Moscou. Si les autorités russes ont dénoncé "une négligence criminelle des fonctionnaires", plusieurs experts que nous avons contactés confirment que la piste du crime sciemment organisé n'est pas totalement à exclure.

 

 

 

 

A la suite de la mort du PDG de Total, Christophe de Margerie, dans la nuit du 20 au 21 octobre au décollage de son avion à Moscou, la rédaction d'Atlantico a contacté plusieurs experts en renseignement et en intelligence économique. S'il est encore trop tôt pour établir avec certitude le déroulé des événements et, surtout, l'ampleur de la "négligence" du personnel au sol, il n'en reste pas moins, selon eux, qu'il ne peut pas être totalement exclu que l'accident ait pu être provoqué. Christophe de Margerie travaillait en étroite collaboration avec les autorités russes.

Ces relations au beau fixe auraient pu susciter des rivalités et déclencher des réactions hostiles venues de l'extérieur.

Indépendamment des questionnements qui peuvent émerger quant au caractère purement accidentel de l'événement, Florent Parmentier et Cyrille Bret, maîtres de conférence à Sciences Po, nous expliquent les enjeux liés aux tractations entre le Kremlin et la direction Total, deux "empires" bien différents, mais aux intérêts liés.

Les prises de position à contre-courant d’un grand patron hors normes

Christophe de Margerie était devenu célèbre non seulement en raison de sa moustache impeccable mais aussi en vertu de ses mises en perspective saisissantes et de son franc-parler proverbial. Il n’hésitait pas à donner son opinion, quand bien même elle allait à contre-courant de l’approche dominante. Ainsi, concernant les événements récents en Ukraine, il s’exprimait très ouvertement pour pointer les erreurs des Européens dans leurs relations avec la Russie en général et dans la gestion de la crise dans le Donbass en particulier. Le grand patron français allait délibérément à contre-courant de l’opinion publique française sur la Russie

En raison de ces positions publiques mais également des alliances nouées par Total avec les grandes entreprises énergétiques russes (Novatek, Lukoil, etc.), les autorités russes ont salué la mémoire du chef d’entreprise français.

Total, un acteur majeur du marché énergétique russe

Le positionnement de Christophe de Margerie n’était certes pas dû à la seule présence de Total en Russie, même si celle-ci est notable, depuis 1991, date à laquelle le groupe s’est implanté dans ce pays. Qu’on en juge : si l’ancienne Compagnie française des pétroles, née en 1924, n’a jamais connu l’âge d’or capitalistique de l’Alliance franco-russe précédant la Première Guerre mondiale, elle a pris une place importante dans le paysage énergétique russe. Moscou est considérée comme appartenant à une zone stratégique privilégiée pour le cinquième groupe pétrolier mondial. Il est vrai que le temps du secteur énergétique est très long, tant du fait des montants d’investissements élevés que du fait que les infrastructures servent pendant plusieurs décennies.

 

Depuis plusieurs années, la Russie dispute la place de premier producteur de pétrole au monde à l’Arabie Saoudite (10 millions de barils par jour environ), et une présence accrue au pays des tsars permet de compenser la baisse de production dans des régions comme la mer du Nord. Ce constat explique la présence de Total dans le gisement de Khariaga dans le Grand Nord, ou de comprendre les volontés du rapprochement avec Lukoil sur les pétroles de schiste russe. La faible densité du territoire russe explique sans doute pourquoi les autorités ne déconsidèrent pas cette nouvelle source de revenus, quand bien même elles ont longtemps été dubitatives vis-à-vis de la rentabilité de telles ressources, en outre demandeuses d’un fort savoir-faire technologique. Outre le pétrole, le gaz est également une préoccupation de l’entreprise française : l’alliance avec le russe Novatek (où Total détient une participation) et le chinois CNPC sur le projet de GNL Iamal (gaz naturel liquéfié).

Convergences durables de partenaires complémentaires

Pour la Russie, Total fait partie de ces partenaires étrangers sur lesquels s’appuyer pour moderniser l’industrie d’extraction russe, qui a besoin d’accès aux hautes technologies ; à l’instar, par exemple, du groupe Statoil, qui travaille avec la Fédération de Russie dans la région Arctique. Et plus encore suite au règlement d’un différend territorial de 40 ans en 2010 sur la mer de Barents. Apprécié des autorités russes, le champion national français n’est pourtant pas sans concurrence : conséquence des sanctions européennes, les appétits en hydrocarbures de la Chine ont permis à ce pays non seulement de participer à la construction d’un gazoduc majeur, devenant en outre des actionnaires de la compagnie qui l’exploite.

L’énergie est le secteur par excellence où les logiques politiques et économiques se confrontent : Total est certainement l’un des acteurs importants du dialogue franco-russe, au même titre que le représentant spécial du président français auprès de la Russie, Jean-Pierre Chevènement, plutôt en phase avec Christophe de Margerie au sujet du pays de Catherine II.

Les liens étroits entre, d’une part, l’entreprise Total et, d’autre part, les pouvoirs publics et les groupes énergétiques russes sont basés sur des complémentarités trop évidentes pour ne pas sceller une alliance solide et durable. Les deux types d’empires (l’un entrepreneurial, l’autre politique) se rejoignent ici.

 

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Source(s) : Atlantico / Par Florent Parmentier et Cyrille Bret, le 24.10.2014 / Relayé par MetaTV(metatv.org)

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